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tours et détours ordinaires du psychisme

 

quelques réflexions paradoxales, comme un jeu ou une invitation pour la personne que nous
sommes à entrer pleinement dans sa dimension matérielle individuelle et à l’honorer : laisser les
contraires s’attirer et/ou se repousser, les polarités s’engager dans une relation dynamique et
innovante. Mais aussi oser s’engager pleinement et sans artifice dans ce niveau d’existence, laisser
tomber les habiles subterfuges, par lesquels nous nous réfugions dans le savoir, les croyances, les
lieux communs etc., mais aussi l’ascèse, le rituel, les formes figées, etc.

āsana, c’est être assis en moi
prānāyāma, c’est accéder à ma dimension d’expansion
dhyāna, c’est être profondément connecté
samādhi, c’est être libre et créateur d’unité

le jeu consiste à garder une liberté et une spontanéité totales dans le bras-le-corps avec la réalité
physique de notre être incarné.
l’acteur est notre personne, avec ce ses déterminations spécifiques et toutes les formes et les rôles
qu’elle assume.
dans un premier temps le jeu est solitaire, une fois qu’on a senti comment ça marche, il est
beaucoup plus amusant de le jouer à plusieurs.

comme ces réflexions nous regardent toutes et tous, elles sont formulées à la première personne.

exercices de style

etre et laisser être
incarnée dans le tissu de ma vie, j’en tisse à chaque instant la réalité dans mon corps et je la
manifeste dans tout mon être.

– sentir comment je ne cesse de fabriquer, transformer l’état de mes organes, de mes tissus, de
mes cellules, des particules de matière qui les forment etc.

la tête dans le ventre
mon corps et mon ressenti corporel, compagnons de parcours, sont toujours là, ils m’accompagnent
partout, ils sont l’ombilic de mon expérience, lieu d’ancrage absolu et immédiat avec la réalité que
je vis, en moi et autour de moi.
et moi, où suis-je? Ailleurs souvent, dans ma tête qui, bien-sûr, englobe l’univers de tous les
possibles. Un corps déserté, un corps déprécié, un corps malmené se traduisent par un malaise, un
mal-être, signes de ma séparation de moi-même.
et si je décidais de réunir ce qui est divisé ? Un engagement intime, définitif. Plutôt que de tenter de
maîtriser la tête, je la mets dans le ventre, changement de point de vue. De là-bas les hémisphères
cérébraux se mettent à aborder ensemble la réalité par le biais du ressenti aussi, dans une
perception plus large, plus profonde, plus vague de la réalité.

– nabhi cakre kāya vyūha jñanam (YS III-29). L’ombilic est le centre du monde, le mien et le monde
tout court. Entrer en contact avec les milliards de centres du monde des êtres humains qui vivent
sur cette planète à partir de mon ventre et apprécier le ressenti.

une avec ce qui est
lorsque mes sens sont paisibles et disponibles, à la fois contenus et réceptifs aux objets qui les
attirent, pratyāhara, le fruit que je croque me fait goûter pendant un moment l’unité de ma personne
et de ce qui m’entoure : le jus qui jaillit, la pulpe qui cède sous mes dents me font vivre dans
l’instant le fruit dans sa globalité. Instantanément je connais tout ce qui fait cette pêche, je la fais
mienne en l’avalant. Fusion éblouissante, deux parties de l’univers sont réunies: le fruit absorbé et
moi-même et avec elles tout l’univers est vécu comme un. Naturellement une joie tranquille,
profonde, sans exaltation en émane.
on est ce qu’on mange. Avant même que ma main ne saisisse le fruit, je suis unie avec lui. A
moins que je ne le sois pas. Car souvent en réalité, mon expérience est morcelée : je mange, j’agis,
je pense en étant déconnectée de ce que je vis. A cette perception fragmentée de la réalité répond
le reflet fractionné, séparé, limité que j’ai de moi-même.
quand je suis ce que je suis, toutes expériences confondues, il n’y a ni temps, ni espace, ni limites.
j’éprouve une ouverture immense et je vis l’expérience simple du tout dans chaque fragment du
réel appréhendé. Chaque expérience possible, réalisée ou non, est riche de la part d’unité qu’elle
porte en elle et qu’elle révèle.

– déguster un fruit juteux en regardant attentivement un clip sur « you tube », oui, les deux à la fois,
en pleine conscience. Ou tout autre choix selon l’intérêt et les besoins.

glissements
petite négligence, petit désordre, grande négligence… et me voilà retombée dans l’ornière de
l’habitude, du geste machinal, de la complaisance au délice d’un nectar qui peut-être se changera
en poison.
qu’est-ce qui a cédé en moi quand je préfère me désunir ? Je sens toujours en amont un
fléchissement, une perte de sens, parfois aussi l’émergence d’une blessure ou l’élaboration lente
d’une épreuve. Quel équilibre est-ce que j’essaie de rétablir ? Une quelconque forme connue et
inconnue née des chemins déjà parcourus. Quoi qu’il en soit, telle est la réalité de ce moment-là.
ces dérapages et autres décalages tentent plus ou moins adroitement de redresser, de surmonter,
de sublimer quelque chose. Telle est leur fonction, elle aussi un aspect indissociable de l’unité du
tout. Aucun jugement à porter à propos de ce qui est, de ce qui se passe, la mouvance incessante
des choses, l’impermanence, c’est un jeu.

– rester debout, sans artifice, sans composition, sans forme définie et laisser jouer sans condition
l’asymétrie en soi et la suivre là où elle va.

je fais ce que je fais
souvent donc je n’y suis pas. La tâche humble, banale, répétitive, me semble aliénante, indigne de
mon niveau d’éducation ou de conscience, elle ne m’intéresse pas, elle n’est pas assez captivante
pour maintenir en alerte mon mental, elle m’est désagréable ou pénible physiquement,
émotionnellement, moralement, … et très vite, bien qu’engagée dans l’action, je m’en dégage
mentalement. Esquives faciles : vagabondage, discours intérieur, rationalisation, rêverie, etc. autant
de stratagèmes d’un psychisme plastique qui connaît l’art de contourner tous les obstacles et assez
dépendant pour n’en vouloir supprimer aucun. Et comme le mental se nourrit précisément des
formes qu’il engendre, le serpent se mord la queue et le cercle vicieux se perpétue. C’est moi qui
sais et c’est moi qui fais, ahamkara, je n’en fais donc qu’à ma tête ! Plus grande la mainmise sur
l’action, plus grande semble-t-il la perte d’unité avec le réel. L’ego est essentiellement un
dissident de l’unité.
la réalité quant à elle est ce qu’elle est, en toute occasion et quoi que j’en fasse. Je peux certes
choisir de me séparer d’une ou de plusieurs parties de ma réalité subjective, je n’en reste pas
moins partie intégrante du réel dont je participe essentiellement.
me dissocier est ma liberté, le jeu que je choisis de jouer. J’ai beau être intimement persuadé que
toute expérience est porteuse d’éveil, je décide de ne jouer qu’à moitié.
et là justement, le quotidien ordinaire, simple et insignifiant me rattrape et me donne à l’occasion
une expérience fulgurante d’unité où, inopinément et dans une ouverture complète, je me retrouve
fondue dans le tout.
oui, le quotidien, bien plus que toute forme de pratique.

– d’une main saisir délicatement un serpent par le cou, pouce et index sur les mâchoires lui faire
ouvrir la gueule et de l’autre main lui mettre la queue dans la gueule. Observer ce qui s’ensuit.
sinon faire de même avec un chat.

0snake

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

une attention ouverte
face au monde où je suis et dans lequel se déroule ma vie, j’éprouve de la fascination et de
l’appréhension : des possibles innombrables que j’ai l’impression ne pas pouvoir embrasser tous,
les multiples plans où vient s’insérer mon moi dans toutes les formes que ma personne peut
assumer, mais plus délicat à appréhender la matière, dense ou moins dense, qui fait l’être humain
que je suis.
entrer en relation et rester simplement en présence de cette matière n’est pas aisé. Une part de
moi est plutôt tentée de s’en abstraire et de voir les choses d’en haut, distanciée et vaguement
sentencieuse au regard des expériences vécues: je suis folle de joie, je suis désespérée, mon
ventre me fait souffrir, le soleil réchauffe ma nuque ou me tape sur la tête… La densité de la réalité
n’est pas si facile à endosser, ni à soutenir, elle est vécue comme quelque chose de plutôt
étouffant, la relation reste intermittente et malaisée.
dans une telle situation, le mental est prompt à s’approprier l’expérience, il s’identifie et s’amalgame
avec ce qui est vécu. J’ai tôt fait de me retrouver engluée dans un réseau de projections,
d’interprétations, de jugements, d’idées reçues ou préconçues… qui fait écran au vécu intime de la
réalité. A moins qu’il ne serve à le révéler ?
quelle forme d’attention, sans détermination aucune, du mental est assez vaste pour accueillir les
signes que me donne mon corps, les mouvements de mes émotions, en bref tout ce qui se vit dans
ma personne de chair et d’os? Qu’est-ce qui me permet le mieux d’être simplement là avec ce qui
est, ma rage de dents ou ma rage tout court, avec ce sentiment d’impuissance ou d’humiliation,
avec ma peur ?
chacune et n’importe laquelle des formes splendides et sans cesse changeantes que le monde
manifeste est à même de me faire toucher l’unité qui jubile.

– en inspirant réabsorber toute ma vie, mon vécu, mes émotions… et en expirant les laisser couler
à nouveau, poursuivre jusqu’à ce que le souffle soit parfaitement libre et transparent.

fluidité
toutes choses bougent, changent, se font et se défont, dans un flux et reflux qui dit la réalité du
vivant et voilà que la peur m’isole du cours des choses : une crispation, un léger mouvement de
repli, rétraction, sclérose et enfermement dans des formes mentales qui se figent, paralysées.
en réalité tout reste fluide, changeant, multiple, et la peur qui s’exprime est faite de la matière du
flux des choses et elle manifeste un aspect de la vie au même titre que tout le reste. A l’échelle du
monde, la peur est un phénomène comme un autre, une facette de la réalité, qui apparaît et
disparaît en son temps dans le champ des possibles.
en revanche quand j’ai peur, consciemment ou non, je suis séparée de la réalité globale au niveau
de ma personne, et mon ressenti subjectif, tout aussi réel mais détaché de son contexte, semble
être en porte à faux avec cette réalité une. Coupée, isolée, aliénée du monde je ne peux pas vivre
longtemps, à la longue la détresse est inévitable, l’entropie menace. Mais qu’est-ce qui est en
danger de mort ? Une forme mentale, énergétique, physique … éphémère dans la mouvance
éternelle des choses.

– un mouvement continu de flexion et de redressement du corps, les mains en contact avec le
corps, à aucun moment le toucher du corps ne se perd. A volonté…

illusions
mes châteaux en Espagne n’ont ni porte, ni fenêtre et pourtant ils sont jalousement gardés.
l’énergie que je mets à les défendre est à la mesure de ma peur instinctive, viscérale. Je préfère
mourir plutôt que de céder et de m’ouvrir. Donc je meurs parfois. Mais la mort aussi fait partie de la
vie, elle ne pourrait exister si elle n’était une partie du tout. Alors même que je m’acharne à nourrir
mes défenses et par conséquent mon isolement, je reste une et unie avec le tout.
du point de vue de l’un, la mort n’existe pas, il y a passage, transformation, mutation, mais la vie
est une et ne s’éteint pas. Du néant à l’un et de l’un au tout et vice versa, je suis une.
tout cela est un rêve.

– assis, dehors, de nuit, conscience du souffle qui se fait par tous les pores de la peau, dissolution
des frontières, des limites, être la nuit.

 

à vous d’inventer la suite
bien du plaisir